La continuité intergénérationnelle de la maltraitance

Les parents ayant vécu de la maltraitance peuvent être à risque d'eux-mêmes faire de la maltraitance envers leur enfant.
Les parents ayant vécu de la maltraitance peuvent être à risque d’eux-mêmes faire de la maltraitance envers leur enfant.

La recherche scientifique a démontré que les parents qui ont vécu des expériences de maltraitance dans leur enfance sont plus à risque de présenter à leur tour des comportements maltraitants envers leurs enfants. Mais qu’est-ce qui explique cette transmission de la maltraitance sur plusieurs générations? Dans cet article, Gabrielle Myre, doctorante en psychologie clinique, présente différents facteurs de risque qui peuvent contribuer à ce qu’un parent qui a vécu de la maltraitance maltraite à son tour son enfant.

Qu’est-ce que la maltraitance ?

La maltraitance se définit par tout comportement qui menace la sécurité, l’intégrité physique ou psychologique de l’enfant. La maltraitance peut aussi menacer le développement de l’enfant. Elle se divise en deux types de comportements: la maltraitance et la négligence.

Généralement, la maltraitance fait référence au fait de commettre des actes physiques ou psychologiques envers un enfant. Par exemple, des comportements maltraitants consisteraient à frapper, crier, insulter ou mordre ce dernier. La négligence réfère quant à elle à l’omission d’agir. Un exemple serait de ne pas fournir des soins médicaux à un enfant qui en a besoin.

Chez l’enfant, les conséquences à court et à long terme de la maltraitance sont bien documentées. Les enfants qui subissent de la maltraitance sont plus à risque de présenter des comportements extériorisés, soit des comportements destructeurs ou agressifs. Ils sont aussi plus à risque de développer des symptômes dépressifs et anxieux, qu’on nomme aussi troubles intériorisés. Les enfants qui vivent de la maltraitance vivent aussi plus de difficultés que les autres enfants sur le plan social, académique et cognitif.

À long terme, les études dans le domaine ont montré que les personnes ayant vécu de la maltraitance ou négligence à l’enfance vont avoir une moins bonne santé mental et de moins bonnes relations sociales à l’âge adulte. De plus, ces personnes présentent de moins bonnes capacités parentales à l’âge adulte.

Continuité intergénérationnelle de la maltraitance

Les recherches montrent que les parents qui ont vécu des expériences de maltraitance durant leur enfance sont plus à risque d’à leur tour présenter des comportements de maltraitance envers leurs enfants. Un adulte victime de comportements maltraitants dans l’enfance qui pose à son tour ces gestes envers son enfant perpétue la transmission intergénérationnelle de la maltraitance. Il est important de noter que les parents qui ont vécu ces expériences durant l’enfance ne sont pas tous maltraitants envers leur enfant. La majorité des parents sont en effet en mesure de briser ce cycle d’une génération à l’autre, en n’adoptant pas de comportements maltraitants envers leur enfant.

Qu’est-ce qui explique que certains parents perpétuent la transmission intergénérationnelle de la maltraitance, alors que d’autres parents sont en mesure de la discontinuer ?

Plusieurs facteurs liés à l’expérience de maltraitance dans l’enfance du parent peuvent affecter sa capacité à prendre soin de son enfant

Régulation émotionnelle et santé mentale

Les adultes qui ont vécu de la maltraitance peuvent présenter plus de difficultés à comprendre et contrôler leurs émotions. Il est probable qu’ils ne soient pas en mesure de bien gérer leur expression émotionnelle à certains moments familiaux difficiles. Par exemple, ces parents peuvent figer si l’enfant se blesse. Ils peuvent aussi s’impatienter plus rapidement lorsque l’enfant n’écoute pas.

Les adultes maltraités sont plus à risque de développer un ou plusieurs trouble(s) de santé tels que l’anxiété, la dépression ou un trouble de consommation. Ils peuvent aussi dissocier, c’est-à-dire qu’ils risquent de perdre momentanément le contact avec la réalité. Certaines personnes peuvent notamment avoir plus de difficultés à intégrer et accepter les expériences difficiles qu’elles ont vécues.

Ces adultes vivent plus de détresse en général, notamment lors de l’exercice de leurs tâches parentales. Cette détresse psychologique chez le parent peut nuire à la sensibilité du parent envers l’enfant. La sensibilité parentale est définie comme le fait de répondre aux besoins de l’enfant de façon adéquate, cohérente et dans un délai raisonnable. La sensibilité parentale est critique au développement de l’enfant, notamment en contribuant au développement d’une relation d’attachement sécurisante.

Interprétation des signaux de l’enfant

Les parents ayant vécu de la maltraitance sont moins aptes à interpréter les signaux de l’enfant dans les interactions. Ces difficultés sont particulièrement marquées lorsque les situations sont ambiguës. Les parents peuvent interpréter des signaux comme étant négatifs et blâmer l’enfant. Par exemple, un parent pourrait penser que son enfant pleure par exprès pour obtenir ce qu’il veut.

Étant donné leur difficulté à interpréter les signaux, il est parfois possible d’observer chez ces parents des comportements inadaptés ou étranges lors d’interactions avec l’enfant. Par exemples, certains parents pourraient rire lorsque l’enfant est en détresse.

Facteurs environnementaux

Le fait d’avoir été maltraité à l’enfance augmente le risque de reproduction de comportements inadéquats et maltraitants dans la génération suivante. Des facteurs liés à l’environnement du parent peuvent venir amplifier le risque que celui-ci n’ait pas les ressources suffisantes pour subvenir convenablement aux besoins de son enfant. Par exemple, le statut socio-économique du parent, le niveau d’éducation de celui-ci, son âge ainsi que la satisfaction perçue de son soutien social sont tous des facteurs qui peuvent affecter le milieu de vie dans lequel l’enfant grandit.

Les événements stressants, tels que la mort d’un proche ou un divorce, peuvent venir affecter la capacité du parent à être présent, et sensible aux besoins de l’enfant. Par exemple, les chercheurs ont trouvé que la présence de violence conjugale dans l’environnement familial constitue aussi un risque quant à la transmission intergénérationnelle de la maltraitance. Il est possible que les comportements dans la relation de couple débordent sur la relation avec l’enfant, et que celui-ci soit affecté par les comportements de violence dans son environnement. L’exposition à la violence conjugale constitue d’ailleurs une forme de maltraitance émotionnelle.

Comment briser le cycle de la transmission intergénérationnelle de la maltraitance ?

Les chercheurs du domaine ont étudié certains facteurs de protection qui augmentent les chances du parent de briser la transmission intergénérationnelle de la maltraitance. Parmi ces facteurs, deux facteurs semblent particulièrement importants.

  1. Avoir accès et participer à un suivi thérapeutique. Lors de thérapies, les parents ont la chance de mieux comprendre les expériences qu’ils ont vécu à l’enfance. Avec le thérapeute, ils peuvent tenter de comprendre comment ces expériences les ont affectés et comment elles continuent de jouer un rôle dans leurs vies. De plus, ils peuvent tenter de trouver des stratégies afin de mieux gérer leurs propres comportements lors d’interactions avec leur enfant. Un tel suivi thérapeutique adapté joue donc un rôle important pour briser le cycle de la transmission de la maltraitance.
  2. La présence d’un soutien social de qualité. Il est important d’avoir des gens qui offrent un soutien positif dans son entourage. Que ce soit pour garder les enfants, parler des choses difficiles ou avoir de l’aide dans les tâches ménagères, le fait d’avoir de bons amis ou des membres de la famille avec qui on entretient des relations positives peut permettre de diminuer l’impact des facteurs de risque dans l’environnement.

Pour en savoir plus

Assink, M., Spruit, A., Schuts, M., Lindauer, R., van der Put, C. E., & Stams, G. J. J. (2018). The intergenerational transmission of child maltreatment: A three level meta-analysis. Child Abuse & Neglect, 84, 131–145. https://doi.org/10.1016/j.chiabu.2018.07.037

Madigan, S., Cyr, C., Eirich, R., Fearon, R. P., Ly, A., Rash, C., Poole, J. C., & Alink, L. R. (2019). Testing the cycle of maltreatment hypothesis: Meta-analytic evidence of the intergenerational transmission of child maltreatment. Development and Psychopathology, 31(1), 23-51. https://doi.org/10.1017/S0954579418001700

Savage, L. É., Tarabulsy, G. M., Pearson, J., Collin-Vézina, D., & Gagné, L. M. (2019). Maternal history of childhood maltreatment and later parenting behavior: A meta-analysis. Development and Psychopathology, 31(1), 9-21. https://doi.org/10.1017/S0954579418001542

St-Laurent, D., Dubois-Comtois, K., Milot, T., & Cantinotti, M. (2019). Intergenerational continuity/discontinuity of child maltreatment among low-income mother–child dyads: The roles of childhood maltreatment characteristics, maternal psychological functioning, and family ecology. Development and Psychopathology, 31(1), 189-202. https://doi.org/10.1017/S095457941800161X

À propos de l'autrice
À propos de l’autrice

Gabrielle Myre complète un doctorat en psychologie à l’Université du Québec à Montréal. Ses travaux de recherche doctorale portent sur la transmission intergénérationnelle de la violence ainsi que sur les difficultés psychosociales des familles signalées aux services de la protection de l’enfance. Elle entame en septembre la prestation de services cliniques auprès d’enfants, d’adolescents et de familles.

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