
Cet article, initialement publié sur The Conversation Canada, aborde les impacts négatifs de l’obsession des notes sur les élèves. Nathan Rickey, Andrew Coombs, Christopher Deluca et Danielle Lapointe-McEwan y décrivent également des façons de lutter contre cette obsession.
La notation est au coeur de la plupart des systèmes éducatifs depuis plus d’un siècle.
Au cours des années 1800, les progrès scolaires des élèves étaient communiqués aux parents oralement (généralement lors de visites des enseignants au domicile des familles). Ces rapports oraux ont ensuite été transformés en bulletins écrits, puis en notes chiffrées ou lettrées, d’abord au primaire, puis au secondaire.
Les notes ont d’abord été perçues comme un moyen efficace de communiquer les progrès scolaires des élèves aux parents. Elles représentent, à l’aide de lettres ou de chiffres, la qualité (et parfois la quantité) de l’apprentissage d’un élève dans une matière, que ce soit pour des devoirs ou des examens.
On croit souvent que les élèves « méritent » leurs notes en fonction de leurs résultats scolaires; ainsi, les notes sont devenues la monnaie principale de l’apprentissage.
Mais les notes ont des conséquences importantes sur la vie des élèves. Les universités et collèges sélectionnent les candidats et attribuent des bourses principalement selon les notes.
Des notes plus élevées ouvrent plus d’opportunités d’études postsecondaires, ce qui peut mener à des emplois mieux rémunérés. De bonnes notes peuvent aussi offrir la possibilité d’étudier à l’étranger.
Conséquences négatives de l’obsession des notes
Cette importance accordée aux notes rend compréhensible l’obsession qu’ont certains élèves et parents. Dans une enquête récente menée auprès d’enseignants du monde entier, notre recherche en cours a révélé que « l’obsession des notes » était l’un des principaux défis en éducation. Les enseignants ont le sentiment que beaucoup d’élèves, de parents et d’autres éducateurs se concentrent davantage sur les notes que sur la rétroaction pour améliorer les apprentissages.
Les résultats actuels de notre étude suggèrent que cette obsession nuit au bien-être des élèves, à leur apprentissage et à l’équité en éducation.
Une fixation sur les notes peut nuire à l’estime de soi et à la satisfaction de vie des élèves. Les notes encouragent la comparaison et la compétition, ce qui peut nuire aux relations entre pairs et avec les enseignants.
Les examens, principaux outils utilisés pour générer des notes, augmentent l’anxiété, ce qui
peut même réduire la performance académique. Dans les cas extrêmes, des élèves ont
rapporté avoir eu des pensées suicidaires liées aux examens.
L’obsession des notes transforme la façon d’apprendre. Lorsqu’un élève est surtout motivé
par l’obtention de bonnes notes, il a tendance à mémoriser plutôt qu’à comprendre en
profondeur, à établir des liens ou à faire preuve de créativité. Il prendra aussi moins de risques
dans son apprentissage — pourtant essentiels au développement personnel.
Quand les notes reposent sur des mesures limitées — comme les examens — elles peuvent
marginaliser certains groupes d’élèves et négliger des formes variées de connaissances.
Par exemple, les perspectives autochtones conçoivent l’apprentissage comme un équilibre
entre les dimensions cognitive, émotionnelle, sociale, spirituelle et physique. Les systèmes de
notation actuels, issus des traditions scolaires occidentales, privilégient presque exclusivement
l’aspect cognitif.
Le rôle des parents et des enseignants
Les notes affectent aussi les enseignants et les parents. Les parents comptent souvent sur les
notes pour évaluer la réussite scolaire de leur enfant — et ont donc du mal à s’en passer.
Ils cherchent aussi à savoir comment leur enfant se situe par rapport aux autres. Vu les
conséquences des notes, il est normal que les parents encouragent leur enfant à s’y concentrer.
À Toronto, les notes des élèves ont augmenté depuis la pandémie de COVID-19, en lien avec
une tendance appelée la notation compatissante.
Cela ajoute une pression supplémentaire sur les parents pour que leurs enfants obtiennent des
résultats compétitifs.
Dans certains pays, les résultats des élèves aux examens influencent le salaire des
enseignants. Ceux-ci se sentent alors obligés d’enseigner “pour l’examen”, au détriment des
objectifs d’apprentissage plus larges — un phénomène connu sous le nom de « washback ».
En réalité, l’obsession des notes découle des systèmes de reddition de comptes et de la
compétition pour l’accès au postsecondaire — et non des enseignants, parents ou élèves en
eux-mêmes.
Cependant, beaucoup d’enseignants sont conscients des effets négatifs et cherchent des
solutions.
Comment lutter contre l’obsession des notes
Notre étude a révélé que cette obsession empêchait les enseignants d’utiliser l’évaluation
comme un levier d’apprentissage.
La rétroaction des enseignants est l’un des moyens les plus puissants pour soutenir l’apprentissage. Mais si les élèves ne lui accordent pas d’importance, elle devient inutile. Ironiquement, se concentrer sur les notes mène souvent à de moins bons résultats, alors que la rétroaction peut les améliorer.
Les enseignants souhaitent consacrer du temps en classe à l’autoévaluation et à l’évaluation par les pairs, qui sont essentielles pour développer l’autonomie des élèves. Pourtant, la pression de couvrir des contenus notés les en empêche souvent.
La solution pourrait justement résider dans davantage d’évaluation.
Ce que nous appelons le « discours évaluatif » a été identifié par les enseignants de notre enquête comme une clé pour lutter contre l’obsession des notes. Il s’agit de discuter ouvertement des approches évaluatives avec les élèves, les parents et les collègues.
Ce discours vise à remettre l’accent sur l’évaluation formative — qui soutient l’apprentissage en profondeur — incluant l’autoévaluation, l’évaluation par les pairs, des objectifs clairs, le questionnement et la rétroaction constructive.
Valoriser la rétroaction
De nombreux enseignants commencent l’année scolaire en expliquant aux élèves l’importance de l’évaluation formative. Celle-ci permet à tous (élèves, parents, enseignants) de suivre les progrès et de choisir les prochaines étapes.
Les enseignants utilisent des activités d’évaluation entre pairs et d’autoévaluation pour aider les élèves à comprendre la valeur de la rétroaction. Plutôt que de rivaliser pour les notes, les élèves coopèrent pour s’améliorer.
Les enseignants discutent aussi de l’évaluation formative lors des rencontres parents-professeurs ou des soirées pédagogiques. Certains permettent aux parents d’avoir un accès numérique aux portfolios d’apprentissage de leur enfant, parfois en temps réel, pour lire les rétroactions. Certains parents peuvent même commenter, rendant l’évaluation plus collaborative.
Ce type d’évaluation est bien plus efficace qu’attendre un bulletin à la fin d’un trimestre. L’évaluation ne devient plus un verdict, mais un processus continu auquel élèves, parents et enseignants participent ensemble.
Grâce au discours évaluatif, les élèves peuvent avoir le beurre et l’argent du beurre : un meilleur apprentissage et bien-être, qui mènent à de meilleures notes.
The Conversation Canada a originalement publié cet article. La version originale est disponible ici.