Le « sharenting parental »: photos d’enfants en ligne, un risque ?

Partager des photos de ses enfants sur les réseaux sociaux a des bons et mauvais côtés à considérer.

Le sharenting parental – contraction des termes « share » et « parenting » – est traduit par l’expression « surpartage » parental en français. Il peut être décrit de cette manière : partager, souvent et fréquemment, des photos ou des vidéos de ses enfants ou petits-enfants sur les réseaux sociaux. Cet article, rédigé par Marie-Pier Jolicoeur, doctorante en droit de l’Université Laval et de l’Université d’Ottawa, propose d’aborder les bons et les mauvais côtés du sharenting. L’article présente également des conseils aux parents afin qu’ils soient en mesure de partager des contenus sur les réseaux sociaux et sur Internet d’une manière plus consciencieuse et qui soit – le plus possible – respectueuse des droits de son enfant, c’est-à-dire, entre autres, de son image, sa vie privée, son intimité et son autonomie.

Le « sharenting » parental : qu’est-ce que c’est ?

Le partage de photos d’enfants sur les réseaux sociaux fait maintenant partie de la vie de plusieurs parents et des membres de la famille élargie. Ce partage se fait sur des comptes de plateformes comme Facebook, Instagram, ou TikTok. Il se réalise souvent de manière spontanée, parfois ponctuellement ou quasi quotidiennement dans certains cas. Or, est-ce que cette pratique comporte des conséquences pour les enfants ?

Des bons côtés à partager du contenu de ses enfants à son entourage

Le sharenting comporte certains bienfaits pour le parent et pour son entourage. D’abord, cela peut sembler naturel de vouloir partager des moments heureux lorsqu’on est fier de sa vie de famille, de l’accomplissement de son enfant ou que l’on est comblé par le choix de sa destination voyage. L’entourage est souvent intéressé par les contenus partagés. Cet intérêt se manifestera par des commentaires et des mentions comme j’aime ou j’adore. Cela permet des échanges réguliers avec ses proches qui n’habitent pas nécessairement à proximité.

Le sharenting permet également, dans certains cas, de soutenir les parents dans leur adaptation à la parentalité. Dans une étude, les mères ont indiqué qu’elles publiaient souvent des informations de leurs enfants sur les réseaux sociaux comme stratégie pour faire face à la transition vers la maternité, et tous les défis qui l’accompagne. Par exemple, des mères ont pu exprimer, par des informations sur elle et leur nouveau-né sur leurs réseaux sociaux, leur vulnérabilité liée aux aspects physiques du post-partum en citant l’épuisement, les exigences de l’allaitement, et les enjeux liés la dépression ou l’anxiété de devenir mère.

Malgré quelques bons côtés, il faut être conscient que le sharenting n’est pas sans conséquences, particulièrement dans un monde où le numérique prend autant de place.

Des mauvais côtés à partager des photos sur les réseaux sociaux

Le sharenting comporte ainsi des risques importants, parfois peu connus par les parents, et dont il importe de connaître l’ampleur.

Des risques importants concernant les droits de l’enfant

Au Québec, les enfants ont le droit à la vie privée et le droit à la protection de leur image. Le sharenting peut compromettre ce droit chez l’enfant qui, bien souvent, ne consent même pas au partage du contenu en ligne. Dans la même étude que mentionnée précédemment, les mères ont indiqué qu’elles partageaient régulièrement des informations d’identification personnelle telles que le nom et la date de naissance.

Ensuite, les risques les plus préoccupants concernent assurément la montée de faux contenus créés par l’intelligence artificielle. Aujourd’hui, n’importe qui, mineur ou adulte, peut apparaître virtuellement dans une photo ou dans une vidéo pornographique sans jamais y avoir réellement participé. Ce phénomène s’appelle plus communément le deepfake. Le deepfake ou hypertrucage en français se définit par des techniques reposant sur l’intelligence artificielle permettant de créer de faux contenus à partir de photos existantes. Il va sans dire que le risque de voir le visage de son enfant dans du matériel pédopornographique créé par deepfake (hypertrucage) est l’un des arguments les plus dissuasifs à partager des contenus publiquement sur le web.

Des risques importants sur le plan de la relation à son enfant

Un des enjeux du sharenting dont on entend peut-être moins souvent parler et qui est plutôt sous-jacent au phénomène est celui de la technoférence. En 2015, le chercheur en psychologie familiale, Brandon McDaniel, a publié un article qui décrivait la technoférence par « les moments et les façons dont les appareils technologiques s’immiscent, interrompent et/ou entravent la communication et les interactions du couple ou de la famille dans la vie quotidienne ». Autrement dit, le fait de prendre régulièrement en photo les moments vécus avec son enfant plutôt que de simplement les vivre peut avoir des conséquences sur le lien à l’enfant et sur la dynamique familiale. Cela peut donner le sentiment à l’enfant que partager le moment vécu sur son téléphone intelligent est plus important que de vivre le moment lui-même.

Des pistes de solutions : ne pas s’astreindre complètement de partager virtuellement du contenu, mais mieux partager

Avant que son enfant ait l’âge de consentir, privilégier les modes de communications privées

Il n’y a pas de chiffre magique, mais disons qu’avant l’âge de huit ou neuf ans, les contenus devraient davantage être partagés dans des canaux de messagerie privée comme Messenger, le texto, le courriel ou What’s App.

À partir du moment où son enfant possède l’âge de consentir, discuter avec elle ou lui avant de partager

Ouvrir la discussion avec son enfant et lui demander la permission avant de partager un contenu le concernant est une bonne façon de renforcer le lien de confiance et la communication avec elle ou lui.

Dans tous les cas, partagez avec modération 

Même si vous avez le consentement de votre enfant, il est préférable de partager des contenus avec modération. Il est également important d’entreprendre une réflexion sur les motivations qui nous poussent à mettre une photo sur les réseaux sociaux.

  • Est-ce vraiment pour partager à notre entourage des moments joyeux et importants des étapes de vie de notre enfant qui grandit ou pour prouver aux autres qu’on est un bon parent et se rassurer sur le plan de l’image que l’on projette ?
  • Commémorer certains moments de la vie de son enfant est important. Toutefois, est-ce vraiment utile de le faire toutes les semaines, voire tous les jours, et même plusieurs fois par jour ?
  • Quand on prend des photos quotidiennement, est-il nécessaire de les partager immédiatement avec les autres ? Est-il préférable d’attendre les rencontres en personne pour leur présenter ?

Dans tous les cas, évitez certaines pratiques :

Il faut éviter de prendre des photos de son enfant qui montrent une grande vulnérabilité, de la nudité, des renseignements personnels, identitaires ou intimes comme son adresse ou son âge.

Nous vivons dans un monde où la technologie est omniprésente, mais il est contre-productif de se sentir impuissant. En sachant que nous avons le pouvoir de mieux agir, nous contribuons à créer un monde virtuel plus respectueux des droits de l’enfant.

Conclusion

En somme, les bonnes pratiques parentales en ligne ne sont pas si différentes de celle hors ligne. Prudence, connaissance, bienveillance et communication sont les quatre mots d’ordre à retenir !

Pour en savoir plus sur le sujet, nous vous recommandons :

Steinberg, S. (2020). Growing Up Shared: How Parents Can Share Smarter on Social Media—and What You Can Do to Keep Your Family Safe in a No-Privacy World. Sourcebooks, Inc.

McDaniel, Brandon. (2015). « Technoference »: Everyday Intrusions and Interruptions of Technology in Couple and Family Relationships.

À propos de l’autrice :

Marie-Pier Jolicoeur

Marie-Pier Jolicoeur est candidate au doctorat en droit à l’Université Laval sous la direction du professeur Pierre-Luc Déziel et de la professeure Mona Paré de l’Université d’Ottawa. Sa thèse s’intéresse aux normes qui visent à prévenir les conséquences d’un usage problématique des technologies numériques dans la petite enfance.  Elle est chercheure-étudiante affiliée au Centre de recherche en droit public de l’Université de Montréal (CRDP) et membre du Laboratoire de recherche interdisciplinaire sur les droits des enfants de l’Université d’Ottawa (LRIDE), de l’Institut d’Éthique appliquée de l’Université Laval (IDÉA), et du Centre sur l’intelligence émotionnelle (CIEL). Elle est également assistante de recherche et d’enseignement, et chargée de cours à l’Université Laval. 

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