L’expression des émotions au profit de l’alliance parentale

La communication entre parents
La communication entre parents

La façon dont les parents se parlent influence directement leur capacité à faire équipe. Cet article met en lumière comment le contrôle des émotions chez les pères — souvent encouragé par les normes sociales — peut compliquer la communication et fragiliser l’alliance parentale. À l’inverse, exprimer ses émotions avec respect et ouverture peut renforcer la collaboration entre parents. De plus, ceci permet de favoriser le bien‑être de toute la famille.


L’alliance parentale

La façon dont les parents collaborent entre eux est essentielle au fonctionnement familial et au bon développement de leur enfant. Cette dimension de la relation coparentale s’appelle l’alliance parentale. Elle repose sur la collaboration, le respect mutuel du rôle de l’autre parent et la qualité de la communication entre les parents. D’ailleurs, elle existe à part entière à l’extérieur de la relation conjugale. Ainsi, elle se définit dans les rôles parentaux, dissociés de la sphère romantique du couple. Tous les co-parents, en couple ou séparés, peuvent donc entretenir une alliance parentale solide. Certes, une alliance parentale de qualité est souhaitable. Elle favorise non seulement le bien-être de l’enfant, mais également celui des parents.

Quels sont les obstacles à l’alliance parentale?

Plusieurs obstacles peuvent toutefois fragiliser l’alliance parentale. C’est le cas du contrôle émotionnel qui consiste à réprimer ou à dissimuler ses émotions. Ce comportement, ancré dans les normes masculines, se définit par la restriction, volontaire ou non, de ses émotions vulnérables (p. ex. tristesse, honte, peur). À l’inverse, exprimer adéquatement ses émotions à l’autre parent peut être positif. Ceci favorise une communication ouverte, un travail d’équipe et une confiance mutuelle.

Il est bien connu que les hommes ont plus souvent recours au contrôle émotionnel. Mais est-ce que les pères qui ont tendance à contrôler leurs émotions ont réellement une moins bonne alliance parentale ? Cette question a inspiré une étude menée dans le cadre du projet Couples Parentaux. Ce projet est dirigé par les professeures Alison Paradis, Ph D. et Natacha Godbout, Ph D. de l’Université du Québec à Montréal. Plus précisément, cette étude s’est intéressée au contrôle émotionnel chez les pères et son impact sur la qualité de leur alliance parentale.

Dans cette étude, des pères d’enfants âgés d’environ 2 ans et demi ont rempli des questionnaires évaluant différentes dimensions :

  • leur niveau de contrôle émotionnel (p. ex. volonté de garder ses émotions pour soi),
  • la qualité de leur communication avec la mère de leur enfant (p. ex. interactions positives, négociation respectueuse de solutions) et
  • leur perception de la qualité de leur alliance parentale (p. ex. désir de communiquer, respect du jugement de l’autre parent).

Les résultats de cette étude révèlent que plus les pères exercent un contrôle sur leurs émotions, moins ils communiquent de manière constructive avec le co-parent. Conséquemment, ceci diminue la qualité de l’alliance parentale. Autrement dit, ce n’est pas le fait de retenir ses émotions qui nuit à l’alliance parentale. Ce sont plutôt les conséquences de ce contrôle émotionnel sur la communication entre les parents.

Mais pourquoi cette retenue émotionnelle?

Les normes de socialisation masculine jouent un rôle déterminant dans la manière dont les hommes expriment leurs émotions. Par exemple, exprimer des émotions de peur, de tristesse ou de honte peut être perçu comme une vulnérabilité dans une culture où la force, l’indépendance et la retenue émotionnelle sont valorisées. Pourtant, le partage des émotions et de la vulnérabilité est essentiel pour créer des liens solides au sein du couple parental. De plus, il permet de nourrir l’intimité et favoriser une régulation émotionnelle saine. Ainsi, cela permet au couple parental de faire face aux défis comme les tensions et la fatigue avec plus de cohésion et de soutien mutuel.

L’importance de la communication constructive

La communication est essentielle à la collaboration entre les parents. Pour ainsi dire, elle agit comme un pont entre le partage des émotions et l’alliance parentale. La communication constructive se définit par une interaction positive où les partenaires partagent leurs émotions, discutent de leurs idées de solutions et négocient des compromis dans le respect et la coopération. Celle-ci est principalement utile lors de conflits. D’autre part, une communication fermée ou défensive diminue la qualité de l’alliance parentale. Elle limite la capacité à exprimer ses besoins et ses attentes à l’autre parent. À l’inverse, la communication constructive permet aux parents de mieux se comprendre. Elle permet de négocier les responsabilités liées à l’éducation et aux soins des enfants. De plus, elle permet de se soutenir mutuellement dans leurs rôles.

Comment faire pour améliorer l’alliance parentale?

Pour les familles et les intervenants, ces résultats offrent des pistes d’actions concrètes pour favoriser l’alliance parentale :

  • Remettre en question les normes de genre qui freinent l’expression émotionnelle et le bien-être des pères. Sensibiliser les pères quant à l’impact de ces normes sur la manière dont ils communiquent;
  • Encourager et soutenir les pères dans l’identification et le partage de leurs émotions en contexte familial. Pour ce faire, il peut être aidant de créer un climat de respect et de soutien au sein de la famille. Adopter des comportements qui favorisent le sentiment de sécurité et de confiance (ex., écouter sans jugement);
  • Acquérir des compétences en communication constructive au sein du couple parental. Par exemple, un soutien professionnel peut aider à développer des stratégies de résolution de problèmes et favoriser le soutien mutuel;
  • Prévoir des moments réguliers de discussion entre les parents. Cela permet de favoriser le partage à l’autre des besoins et attentes respectives. Entre autres quant aux soins à l’enfant et la répartition des tâches parentales.

Et si, finalement, parler de ses émotions devenait un acte de courage et de bienveillance au profit de toute la famille !

À propos des autrices

Florence Grenier est étudiante à la maîtrise en psychoéducation à l’Université de Sherbrooke, sous la direction de la professeure Gabrielle Garon-Carrier. Son mémoire de recherche examinera les associations entre la technoférence, l’anxiété de séparation, le stress parental et la coparentalité. Aussi, elle a complété son baccalauréat en psychologie à l’Université du Québec à Montréal en 2025. Son projet honours, supervisé par les professeures Alison Paradis et Natacha Godbout, portait sur le rôle de la communication constructive dans le lien entre le contrôle émotionnel et l’alliance parentale chez les pères de jeunes enfants.

Natacha Godbout, Ph. D., est psychologue clinicienne et professeure au Département de sexologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Elle dirige l’Unité de recherche et d’intervention sur le trauma et le couple (TRACE). Ses travaux et sa pratique clinique portent sur les traumas interpersonnels vécus durant l’enfance et leurs répercussions à l’âge adulte sur les relations intimes, la sexualité et la régulation émotionnelle. Aussi, elle est coauteure et codirectrice d’ouvrages de référence sur le trauma complexe et s’implique activement dans la diffusion des connaissances auprès du grand public et des milieux cliniques.

Alison Paradis, Ph. D., est psychologue clinicienne et professeure au Département de psychologie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Elle dirige le Laboratoire d’études sur le bien‑être des familles et des couples (LÉFAC). Ses travaux portent sur les conflits et la violence au sein des relations intimes et familiales, en particulier lors de périodes clés comme l’adolescence et la parentalité, en mettant l’accent sur les traumas interpersonnels vécus durant l’enfance, dans une approche intégrant les dimensions individuelles, relationnelles et familiales afin de mieux comprendre la complexité des dynamiques en jeu et d’identifier des pistes de prévention et d’intervention adaptées aux réalités vécues par les familles.

Élise Villeneuve est doctorante en psychologie à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), au profil recherche‑intervention (Ph.D./Psy.D.), sous la codirection des professeures Alison Paradis et Natacha Godbout. Titulaire d’un baccalauréat en psychologie, elle s’intéresse aux traumas interpersonnels vécus durant l’enfance et à leurs répercussions sur la vie adulte et familiale. Son projet doctoral porte sur les liens entre l’historique de traumas des parents, la mentalisation parentale et les difficultés intériorisées et extériorisées de leur enfant. Elle est également éditrice en cheffe du blogue TRACE, dédié à la vulgarisation des connaissances sur le trauma.

Références

Abidin, R. R., et Brunner, J. F. (1995). Development of a parenting alliance inventory. Journal of Clinical Child Psychology, 24(1), 31‑40. https://doi.org/10.1207/s15374424jccp2401_4

Bouchard, G. (2014). The quality of the parenting alliance during the transition to parenthood. Canadian Journal of Behavioural Science / Revue canadienne des sciences du comportement, 46(1), 20‑28. https://doi.org/10.1037/a0031259

Karakis, E. N., et Levant, R. F. (2012). Is normative male alexithymia associated with relationship satisfaction, fear of intimacy and communication quality among men in relationships? The Journal of Men’s Studies, 20(3), 179‑186. https://doi.org/10.3149/jms.2003.179

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