L’hypersensibilité sensorielle chez l’enfant

Les enfants hypersensibles peuvent réagir avec intensité aux événements du quotidien.

Édouard, 3 ans, est un enfant qui réagit avec intensité à de nombreuses situations du quotidien. Dans son milieu de garde, l’éducatrice a remarqué qu’il pleure souvent lorsque les autres enfants crient ou courent autour de lui. Lors des activités de groupe, Édouard refuse catégoriquement de s’assoir sur le tapis, qu’il qualifie de « piquant ». Au parc, en famille, il évite de monter sur la balançoire, préférant rester bien ancré au sol, où il se sent en sécurité.  

Les comportements d’Édouard peuvent être liés à l’hypersensibilité ou l’hyperréactivité sensorielle, qui résulte d’une intégration sensorielle atypique. L’intégration sensorielle désigne la détection, le traitement et la réponse du système nerveux aux sensations provenant de l’environnement (comme les sons, les lumières ou les textures). Les sens, comme le toucher, le goût, la perception du mouvement, et les sensations internes jouent un rôle essentiel dans notre capacité à survivre et interagir avec le monde de façon adaptée.

Pour réagir de manière appropriée aux stimuli de l’environnement, le corps ajuste ses réponses en fonction des situations. Ce processus, appelé la modulation sensorielle, permet d’ajuster les réactions aux sensations perçues et de maintenir un niveau d’éveil approprié. Dans une situation calme (ex. écouter une histoire, dessiner), elle aide l’enfant à se concentrer et à s’engager dans l’activité. En revanche, en situation de stress (ex. être exposé à un bruit soudain), elle prépare le corps à réagir rapidement en augmentant la vigilance.

Cette modulation sensorielle est contrôlée par le système nerveux autonome. Celui-ci agit un peu comme le « pilote automatique » pour certaines fonctions du corps. Ce système s’assure que des actions importantes, comme respirer ou faire battre le cœur, se poursuivent sans qu’on y pense. Face à un stresseur, ce système déclenche aussi des réactions naturelles de protection, comme rester figé (Fright/Freeze), fuir (Flight) ou se défendre (Fight). Chez Édouard, ce processus semble moins bien ajusté, ce qui peut expliquer ses réactions particulièrement intenses dans certaines situations.

Modèle de la régulation sensorielle de Winnie Dunn

Le modèle de Winnie Dunn, psychologue du développement, explique ces difficultés de modulation sensorielle. Il montre qu’il est courant de voir des profils mixtes chez les enfants, qui peuvent varier selon les systèmes sensoriels (p. ex., auditif, tactile, visuel, olfactif, etc.). Cela signifie que les enfants peuvent présenter des réactions variées aux sensations selon les contextes ou les systèmes sensoriels impliqués. Par exemple, un enfant peut être très sensible aux bruits forts et imprévisibles, tout en recherchant activement des stimulations tactiles (aimer toucher différentes textures ou manipuler des objets). Les profils peuvent également varier avec le temps. En effet, les enfants peuvent développer de nouvelles stratégies pour moduler les sensations ou, au contraire, devenir plus réactifs face à d’autres.

L’hypersensibilité sensorielle se manifeste par des réactions rapides, intenses ou prolongées à des stimuli même faibles. C’est comme si le ballon de l’enfant hypersensible était, en tout temps, bien gonflé et prêt à éclater au simple toucher d’une plume. Cela s’explique par un seuil neurologique très bas : peu de stimuli sensoriels suffisent pour déclencher une réponse. Par exemple, un bruit ambiant ou une texture désagréable peuvent provoquer des réactions immédiates dans des contextes anodins, tels que le refus de manger un aliment lors d’un repas. Reprenons le cas d’Édouard lorsqu’il refuse de s’assoir sur un tapis qu’il trouve « piquant ». Ce comportement d’évitement vise à diminuer cette sensation désagréable et son inconfort.

Est-ce que l’hypersensibilité sensorielle est un trouble à proprement parler ?

À l’heure actuelle, il n’existe pas un trouble sensoriel spécifique et unique dans le système de classification de la 5e édition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-V). Ce dernier conceptualise plutôt que les difficultés sensorielles se superposent à d’autres troubles. En effet, il est possible de retrouver certaines particularités sensorielles dans :

  • le trouble du spectre de l’autisme
  • le trouble d’anxiété généralisée
  • le trouble réactif de l’attachement
  • le trouble du déficit de l’attention, avec ou sans hyperactivité

Cela étant dit, un autre système de classification, l’édition révisée de la Classification diagnostique des troubles de santé mentale et des troubles développementaux de la petite enfance (DC 0-3 R), est utilisé par certains professionnels de la santé, répertorie les troubles de la régulation du traitement des stimuli sensoriels. Ce système de classification permet d’ailleurs de décliner trois profils :

  1. L’enfant hypersensible (de type craintif/prudent OU de type opposant/provoquant)
  2. L’enfant hyposensible (sous-réactif)
  3. L’enfant recherchant des stimulations sensorielles et/ou impulsif

Le développement de l’autorégulation chez l’enfant

Dès le plus jeune âge, les enfants utilisent naturellement des moyens pour s’apaiser, comme sucer leur pouce, émettre des sons ou répéter des mouvements. Les parents jouent un rôle clé en soutenant la régulation émotionnelle et sensorielle de leur enfant. Par exemple, les parents peuvent avoir un toucher réconfortant, un ton de voix calme et apaisant ou bercer l’enfant. À mesure que l’enfant grandit, ses capacités cognitives évoluent. Cela favorise l’émergence de nouvelles habiletés liées aux fonctions exécutives et au langage. Celles-ci lui permettront, par exemple, de planifier des solutions pour éviter un inconfort (raisonnement, planification), de mieux s’adapter face à un imprévu (flexibilité cognitive) et de mettre des mots sur comment il se sent ou bien de demander de l’aide au besoin grâce au langage.

Intervenir auprès d’enfants hypersensibles sensoriellement

Plusieurs types d’interventions peuvent être mises en place pour soutenir les enfants qui présentent des difficultés de régulation sensorielle, qu’il s’agisse d’hypersensibilité ou d’hyposensibilité.

L’ergothérapie, par exemple, offre des stratégies ciblées pour aider à réguler le système nerveux grâce à des approches sensorielles adaptées. Ces interventions, qui suivent une approche dite « bottom-up », visent à agir directement sur les réponses physiologiques de l’enfant en utilisant des stimulations physiques. Par exemple, des balançoires ou des activités de mouvement régulier peuvent apaiser ou stimuler le système vestibulaire.

La thérapie cognitive comportementale (TCC), pour sa part, privilégie une approche « top-down ». L’objectif est d’aider l’enfant à comprendre, contrôler et modifier ses réactions à travers des processus cognitifs et émotionnels. Par exemple, cela peut inclure l’utilisation de techniques de relaxation (comme la respiration profonde ou la visualisation), l’apprentissage de stratégies pour nommer et comprendre ses émotions, ou encore la pratique de scénarios sociaux pour anticiper des situations difficiles et y répondre de manière adaptée.

Ce sont deux approches peuvent répondre aux besoins sensoriels et émotionnels de l’enfant qui présente des particularités sensorielles. Elles peuvent être utilisées de façon complémentaire ou séparément.

Différentes stratégies peuvent être mises en place par les parents pour aider un enfant hypersensible sensoriellement à la maison :

  • Établir des routines réconfortantes, sécurisantes et prévisibles
  • Intégrer des pauses lors des activités et les diviser en petites séquences, selon l’âge et le degré de tolérance de l’enfant
  • Organiser les espaces pour faciliter le repérage et l’accès (p. ex : réduire le désordre ou les stimuli visuels)
  • Utiliser des bruits constants et apaisants (ou « bruits blancs ») qui masquent les bruits de fond (p. ex., son d’un ventilateur, son des vagues, etc.)
  • Tamiser les lumières
  • Expliquer à l’entourage (famille, amis) le besoin d’espace personnel de l’enfant 

Conclusion

L’hypersensibilité sensorielle est complexe et peut se manifester à différents degrés chez l’enfant. Elle peut survenir de manière isolée ou en comorbidité avec d’autres troubles, influençant ainsi son fonctionnement quotidien, selon les contextes. En adaptant les interventions à son niveau développemental et à ses besoins spécifiques, il devient possible de mieux l’accompagner dans la gestion des stimuli qui l’entourent. Que ce soit à la maison, en milieu de garde ou à l’école, ces ajustements favorisent non seulement son confort, mais aussi son épanouissement dans diverses sphères de sa vie (p. ex., développement socioaffectif, autonomie, apprentissages, etc.).

À propos de l’autrice

Houria Bénard

Houria Bénard complète un doctorat en psychologie (Ph.D., D.Psy.) à l’Université du Québec à Montréal et suit un cheminement orienté à la fois en psychologie développementale et en neuropsychologie pédiatrique. Ses travaux de recherche doctorale visent à identifier les facteurs de risque environnementaux de l’hypersensibilité sensorielle chez de jeunes enfants victimes de maltraitance et à examiner le rôle modérateur de cette dernière sur les effets d’une intervention parent-enfant fondée sur la théorie de l’attachement (Intervention Relationnelle).

Références

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