
Lorsqu’un·e enfant est adopté·e dans un pays étranger et grandit dans une famille occidentale blanche, elle ou il est susceptible de faire face à divers défis. Par exemple, le fait d’être parfois perçu·e comme étranger·ère par sa communauté en raison de ses caractéristiques physiques peut susciter un sentiment de différence, voire d’isolement. Pour des parents adoptifs, il est parfois ardu d’imaginer la réalité et les difficultés de leur enfant racisé·e. Dans cet article, les autrices résument les défis et besoins qu’ont partagés des personnes adoptées par une famille d’une autre culture, par le biais d’une adoption internationale ou domestique. Ces témoignages ont été recueillis dans le cadre d’une recherche sur les origines, la construction identitaire et l’image de soi des personnes adoptées et racisées. À partir des éléments principaux de ces entretiens, les autrices proposent des recommandations aux parents qui voudraient mieux accompagner leur enfant racisé·e et adopté·e.
Les défis
Différence
Les personnes adoptées à l’international peuvent vivre un sentiment de différence quand elles sont adoptées dans une culture majoritairement blanche. Ils et elles peuvent parfois être la seule personne racisée dans leur école, parmi leurs ami·es ou même, dans leur communauté. En raison des différences avec leur famille adoptive, (cheveux,couleur de peau), ces personnes sont plus susceptibles de se sentir différentes. Se voir rappeler fréquemment leurs différences par autrui peut aussi mettre à mal leur sentiment d’appartenance à la famille et la communauté.
Méconnaissance des origines
L’adoption implique, le plus souvent, une rupture avec le milieu d’origine au cours de l’enfance. Ainsi, la majorité des personnes adoptées à l’international doivent composer avec la méconnaissance de leur histoire avant l’adoption. Le fait de ne pas connaître l’histoire de leur famille d’origine et de leur adoption peut occasionner un sentiment de perte. Ces éléments peuvent aussi représenter un vide identitaire, qui se manifeste par des questionnements concernant leur histoire.
Rupture familiale et sentiment d’abandon
La rupture des liens avec le milieu d’origine fait partie du récit de vie des personnes adoptées. Pour plusieurs, cette rupture est attribuée à un abandon par les parents biologiques, que celui-ci ait eu réellement lieu ou non. Le sentiment d’abandon est parfois vécu comme un rejet ou comme le signe d’une insuffisance. Cela donne l’impression de pas avoir été suffisamment « aimable » pour demeurer avec sa famille d’origine. Ainsi, il arrive que l’image de soi des personnes adoptées soit teintée par le sentiment de rejet et de différence. La perte des parents biologiques peut parfois être vécue comme une blessure relationnelle. Celle-ci devra normalement être compensée par les parents adoptifs.
Isolement
Tel que présenté ci-haut, l’adoption est une expérience complexe. Il peut donc être difficile pour l’entourage ou la famille de se la représenter avec justesse. Comme elles font face à des défis spécifiques, les personnes adoptées peuvent se sentir isolées au sein de leurs proches et incomprises. Des commentaires qui peuvent sembler anodins pourraient également accentuer ce sentiment. Par exemple, certaines personnes peuvent assumer que la personne a été « chanceuse » d’avoir été adoptée. Des membres de l’entourage pourraient penser que le fait d’avoir des parents adoptifs aimants est suffisant pour pallier les épreuves liées à l’adoption. Ce genre d’affirmation pourrait, indirectement, augmenter le sentiment de vivre une expérience que personne ne comprend.
Les besoins identitaires
Besoin de reconnaissance de leur expérience
Au cours de leur vie, les personnes adoptées à l’international vivront des expériences et des embûches bien particulières à ce contexte. En effet, ces individus sont des membres de minorités racisées qui grandissent dans une famille qui ne leur ressemble pas. La détresse que peuvent engendrer ces défis se doit d’être reconnue par l’entourage, particulièrement les parents.
Besoin de se reconnaître et de ressembler
Les personnes issues de l’adoption soulèvent le besoin de se reconnaître en d’autres personnes, autant dans leur expérience adoptive que raciale. Elles doivent composer avec l’absence de modèles de leur ethnicité dans leur entourage (ami·es à l’école, ami·es de la famille) et dans les médias. Cela constitue un obstacle à un développement identitaire sain et à une image de soi positive.
Besoin d’être investi·e affectivement
La personne adoptée porte en elle une histoire pré-adoption. Bien que celle-ci soit souvent inconnue, elle peut impliquer de l’adversité et des ruptures relationnelles, comme l’abandon parental. Ces ruptures sont susceptibles de porter atteinte à l’estime de soi de l’enfant et à sa capacité à créer de nouvelles relations. Les parents adoptifs doivent compenser ces blessures relationnelles en favorisant une réponse constante aux besoins affectifs de leur enfant. Cette réponse se doit d’être suffisamment cohérente, empathique et sensible. Pour ce faire, ils et elles peuvent lui refléter ses émotions, se montrer présents auprès de l’enfant et l’encourager à partager ses sentiments. L’enfant adopté·e a, de plus, besoin de se sentir suffisamment aimé·e pour se percevoir comme enfant à part entière de ses parents adoptifs.
Besoin de se mettre en récit
Qui suis-je? D’où viens-je? Qui est ma famille? Afin de répondre à leurs questionnements et mieux comprendre qui elles sont, les personnes adoptées peuvent bénéficier de se mettre en récit. Cette mise en récit peut leur permettre de lier les différentes parties de leur histoire, notamment l’histoire de leurs origines, de leur adoption et de leur famille adoptive. Elle leur permettrait, donc de mieux expliquer leur histoire, de situer leurs expériences dans le temps et d’intégrer leur adoption à leur identité. Cette mise en récit peut être faite par le moyen de la parole, de l’écriture, par d’autres médiums artistiques ou dans le cadre d’une psychothérapie.
Besoin lié à la quête des origines
Les personnes adoptées peuvent ressentir le besoin d’aller à la quête de leurs racines. Cette quête peut se manifester par divers moyens. Pour certaines personnes, elle se manifestera par un intérêt pour le pays ou la culture d’origine. Pour d’autres, elle pourrait impliquer la recherche d’information sur leurs antécédents ou par la passation d’un test ADN. Dans certains cas, les personnes adoptées entameront une recherche de contact avec leur famille d’origine. Elles ont ainsi besoin de se sentir autorisées à mener ces démarches et d’être soutenues à cet effet. Pour ce faire, il est important que leur famille adoptive reconnaisse la légitimité de ce besoin et se montre ouverte à cette éventualité. Ceci implique d’accepter que l’enfant puisse développer des relations avec la famille d’origine sans que cela ne compromette sa place dans sa famille adoptive.
Recommandations
Voici quelques recommandations qui permettront de mieux accompagner la personne adoptée dans les défis qu’elle rencontre et de mieux répondre à ses besoins.
- Souligner les ressemblances avec l’entourage (traits de personnalité, attitudes, valeurs, goûts, habitudes) pourrait aider à atténuer le sentiment de différence ;
- Être sensible aux expériences de racisme, à la discrimination ou aux commentaires désobligeants, parfois subtils, vécus par l’enfant. Accueillir ses réactions avec une posture de compréhension et d’ouverture ;
- Parler ouvertement d’adoption avec son enfant, de façon à éviter les non-dits ;
- S’informer au sujet du pays, de la culture et de la communauté d’origine de l’enfant adopté·e ;
- Valider les émotions et les expériences de son enfant adopté·e et soutenir son identité, quelle qu’elle soit. Ceci pourrait aider l’enfant à se sentir accompagné·e dans les défis particuliers à l’adoption ;
- Se montrer explicitement ouvert·es à la recherche des origines et en soutenir les démarches, si cela devient un besoin pour la personne adoptée ;
- Favoriser les contacts entre l’enfant adopté·e et d’autres personnes adoptées, racisées ou issues de leur culture d’origine pourrait permettre à l’enfant de développer un sentiment d’appartenance à des communautés qui vivent des expériences similaires ;
- Au besoin, requérir aux services de professionnel·les en relation d’aide qui sont sensibles aux expériences des personnes adoptées ou racisées, ou qui sont issu·es d’une communauté racisée ;
- Accompagner l’enfant adopté·e dans la mise en récit de soi et de ses origines, par exemple, en lui racontant l’histoire de la famille avant et après son adoption, en lui décrivant comment il ou elle est devenu·e membre de cette famille.
Conclusion
En conclusion, en étant adopté·es au sein d’une famille blanche, les personnes adoptées doivent surmonter certains défis propres à leur réalité singulière. Elles peuvent donc avoir des besoins spécifiques. En adoptant une posture ouverte, informée et bienveillante, les membres de leur entourage, leur famille adoptive et les professionnel·l·es peuvent contribuer à soutenir leur développement identitaire et à composer avec leur histoire d’adoption.
À propos des autrices
Éloïse Gravel est étudiante au doctorat en psychologie à l’Université du Québec à Montréal (UQÀM). Lors de son baccalauréat en psychologie, elle a mené une thèse de spécialisation qui s’intéressait à l’image de soi et l’identité de femmes noires adoptées par des familles blanches. Dans le cadre de ses études doctorales, elle s’intéresse maintenant aux liens entre la régulation des émotions, les normes de genre et la santé mentale.
Lara Boivin-Évangeliste est étudiante au doctorat en psychologie à l’Université du Québec à Montréal (UQÀM). Ses intérêts de recherche concernent la quête des origines, les retrouvailles familiales et le développement identitaire des personnes adoptées à l’international. Elle intervient actuellement auprès de familles, d’enfants et d’adolescent.e.s dans une clinique de psychologie.
Références
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